Cela a été toute une semaine, avec un certain recul des prix des grains et de l’énergie à la suite d’une lueur d’espoir dans le détroit d’Hormuz. Bien sûr, nous ne savons pas vraiment ce que cela signifie, puisque toutes les parties ne s’entendent pas nécessairement sur la même chose. La vérité continue de se faire rare, mais, évidemment, les algorithmes de négociation font simplement ce pour quoi ils ont été programmés. Je suis certain que plusieurs d’entre eux sont guidés par l’intelligence artificielle, qui fouille le web à la recherche du moindre signe qu’une paix pourrait se déclarer au Moyen-Orient.
Gardez en tête que je ne suis pas analyste militaire, même si j’ai voyagé dans cette région à maintes reprises et que j’espère y retourner un jour. J’ai même un ami qui se rend en Arabie saoudite cette semaine, et il m’a assuré que tout ira bien. Inutile de dire qu’il y a beaucoup de désaccords, mais espérons que la paix viendra d’ici deux semaines. Je sais que plusieurs d’entre vous doivent penser que je regarde cela avec des lunettes roses.
Les événements géopolitiques de cette semaine m’ont amené à réfléchir à une vision plus large de ce qui se passe. Il ne fait aucun doute que le problème iranien domine nos manchettes, domine les marchés de l’énergie et, par conséquent, contribue à dominer son effet sur les marchés des grains. En même temps, il faut garder à l’esprit que nous avions déjà suffisamment de problèmes avant que tout cela ne commence. Si je me souviens bien, la Cour suprême des États-Unis a statué contre certains tarifs de l’administration américaine. Cependant, le président américain a tout de même imposé un autre tarif mondial de 10 % à d’autres pays. Puis, bien sûr, il y a les tarifs américains visant certaines industries canadiennes en particulier, comme l’aluminium et l’acier.
Vous vous souvenez peut-être que j’avais dit qu’en tant que Canadiens, nous allions faire face à des prix plus élevés, à moins de choix et peut-être même, éventuellement, à des revenus plus faibles. Cela reposait sur des tarifs punitifs entre les États-Unis et le Canada, avec la possible suspension de l’ACEUM. Alors que nous fonçons vers la mi-avril, nous en avons certainement vu certains effets, mais la majeure partie tient surtout à la hausse des prix de l’énergie au cours des deux ou trois dernières semaines. Nous avons encore plusieurs des mêmes problèmes liés aux tarifs, mais cela ne tourne peut-être pas exactement comme je l’avais imaginé. Une partie de la raison est que les fondamentaux du marché sont changeants, même dans les meilleurs moments, et que le marché peut basculer très rapidement.

Un bon exemple est celui du soya canadien. La Chine a été un important acheteur de soya canadien, tant OGM que non OGM, depuis la récolte. Cela s’explique en partie par un dégel des relations sino-canadiennes, mais aussi par le fait que nous avons une bonne qualité et que les Américains font face à un tarif de 10 % sur leur soya entrant en Chine. Résultat : une grande partie des exportations américaines de soya n’est plus concurrentielle sur le marché chinois, simplement à cause de cette surtaxe de 10 %.
Comme nous le savons tous, la Chine a un appétit vorace pour le soya, et nous devons aussi savoir que le Canada pourrait satisfaire cet appétit pendant environ 10 jours si nous lui expédiions tout le soya canadien. Bien sûr, le Québec et le Canada expédient aussi du soya vers d’autres marchés, comme l’Indonésie et d’autres régions de l’Asie du Sud-Est, mais ces marchés sont inondés de soya américain à rabais, puisque les États-Unis ne peuvent pas l’expédier vers la Chine à cause de leur tarif de 10 %. Donc, ce que nous avons, c’est un marché d’exportation du soya canadien qui se redéploie et se réorganise rapidement afin de capter de plus grandes occasions pour les agriculteurs canadiens.
L’Iran est aussi le deuxième plus important acheteur de soya canadien. Oui, vous avez bien lu. À votre avis, comment cela se passe-t-il en ce moment? En termes simples, la politique étrangère canadienne à l’égard de l’Iran n’a pas été simple non plus. Vous vous souvenez peut-être de l’écrasement du vol ukrainien 752 le 8 janvier 2020, qui a fait 176 morts, en majorité des Canadiens. Les gouvernements canadien et iranien s’affrontent encore au sujet des réparations. Inutile de dire que cela ne nous a pas empêchés, année après année, d’expédier d’importants volumes de soya canadien vers l’Iran, aujourd’hui considéré en Occident comme un État paria.
Les marchés évoluent donc très rapidement. Les produits agricoles expédiés en conteneurs peuvent être redirigés en un clin d’œil, même au milieu de l’océan. En même temps, les marchés détestent l’incertitude, et nous en avons à profusion actuellement. En fait, j’ai écouté Dwight Gerling, chef de la direction de l’entreprise canadienne DG Global Grains, la semaine dernière, et il a dit qu’il n’avait jamais vu un niveau d’incertitude aussi élevé qu’aujourd’hui. Dans le monde du commerce des grains au comptant, en conteneurs ou autrement, cela pousse la créativité à ses limites.
Et c’est une bonne chose dans un environnement de marché très difficile. Le défi pour les agriculteurs québécois sera de rester assez agiles pour saisir ces occasions passagères, tout en gérant le risque constant qui les accompagne. Dans un monde où la géopolitique, les tarifs et les marchés de l’énergie peuvent changer du jour au lendemain, la discipline et la souplesse seront tout aussi importantes que la production. Ce n’est pas l’apocalypse. Il existe une voie pour s’en sortir. Rester immobile n’est pas une option.
